Doc d’Yves

Accueil du site > Des analyses... > – Antispécisme et autres luttes > A propos des handicapés

A propos des handicapés

vendredi 18 janvier 2008, par Yves


A propos des handicapés

 

« Dans l’histoire des idées, les oppositions significatives semblent s’être jouées successivement – étayant la distinction entre animalité et humanité – entre le corps et l’âme, la nature et la raison, l’instinct et l’intelligence, l’instinct et l’institution, la nature et l’histoire, la nature et la culture, la nécessité et la liberté, le cri et la parole, le signal et le signe. Toutes oppositions en passe d’être nuancées, sinon intégrées. »

Françoise Armengaud, Animalité et humanité, Encyclopédie Universalis

 

« Je suis pour la maîtrise masculine. Car par la maîtrise du corps, l’homme dépasse l’animalité. »

Royer (ancien maire de Tours)

 

La notion d’humanité est bâtie sur le modèle de celle de virilité : maître de soi, de son intellect et de son corps, l’homme règne sur lui-même avant que de règner sur le monde, il est propriétaire de lui-même avant que d’être « maître et possesseur » du monde. Si les do­minées sont dominées par Nature (par le fait de leur nature propre, qui est justement d’être dominées), les dominants, eux, sont dominants par leur propre fait. Nature leur a donné les moyens d’être dominants, mais c’est à eux de les faire valoir, de se faire valoir. Le caractère dominant n’est donc pas acquis, il faut sans cesse le fonder à nouveau, à travers un certain nombre de comportements qui prouvent l’appar­tenance au groupe supérieur.

C’est ainsi que si les femmes sont censées être femmes par Nature, ne pas pouvoir être autre chose que des femmes, les hommes, eux, doivent sans cesse se battre pour rester des hommes[1]. Car il y a les vrais hommes, les hommes, quoi !, et les faux, les dégénérés, ceux qui ne sont pas à la hauteur, les hommes femmelettes, les tapettes, les tantes, les efféminés, les sans-couilles… Ce qui différencie les uns des autres, ce ne sont pas l’absence ou la présence effective de couilles, mais des comportements : un vrai homme n’a pas peur, ne pleure pas, assure, assume, bande toujours, protège, se bat… est à la hauteur… de la virilité. De sa virilité, qu’il ne faut pas, qu’il ne faut jamais décevoir[2]. Les femmes, elles, n’ont pas à être à la hauteur, elles ont à faire ce qu’on leur dit : à rester à leur place naturelle de femmes, point à la ligne[3].

De la même façon que les hommes ne doivent pas jeter le discrédit sur la virilité, les humains ont à prouver qu’ils sont bien hu­mains, qu’ils restent en tout chose à la hauteur de leur humanité, et doivent garder à l’idée d’humanité son piédestal de respectabilité, de ma­jesté, de dignité, de sacralité. Il ne faut dès lors rien se permettre qui nous rapproche de l’animalité ; du temps des chrétiens, par exemple, il ne fallait pas faire l’amour[4] more canino (comme les chiens[5]). Il ne faut pas non plus se laisser dominer par quoi que ce soit, et surtout pas son corps ni ses émotions : le passage à l’âge adulte, à l’âge social de propriétaire, se fait lorsqu’on est censé maîtriser son corps, ses passions, ses sentiments, son intel­lect, ses relations, son environnement social… C’est pourquoi, assez vite, il est si infâmant, pour l’enfant ou l’adolescente, de faire pipi au lit, d’avoir des gestes réflexes de peur, de ne pas supporter stoïquement la douleur, de ne pas pouvoir se retenir de pleurer ou de rougir, etc. Le désir sexuel non plus n’est pas censé être montré : on trouve là vraisemblablement l’une des raisons de la grande difficulté qu’ont presque tous les humaines contemporaines à exprimer simplement (bêtement) leur sexualité et leur désir.

Du coup, à devoir se tenir en laisse ainsi en permanence, à devoir « refouler ses désirs », se gendarmer sans cesse, devenir un être poli, policé, civilisé, humanisé, on apprend à évaluer chacun en fonction de sa soumission à ces normes de comportement. Depuis les dé­buts de l’humanisme, en France, les classes dominantes, noble puis bourgeoise, se sont distinguées des classes populaires par un degré toujours plus élevé de civilisation, d’humanité. C’est ainsi, par mimétisme social ascendant, que s’est opérée sur cinq siècles « la civilisa­tion des mœurs » que Norbert Élias a si bien analysée[6]. Ainsi se précisait un type normatif d’humanité qu’il fallait respecter comme notre « être vrai » (sous peine d’être « dégénéré » et donc de se voir socialement traité comme « tel »). C’est alors que, entre autres, se met en place ce que Foucault a appelé « le grand renfermement », l’enfermement des fous dans des asiles, la réclusion des handicapés physiques et mentaux hors de la vue des « bien portants », la scolarisation des enfants… Tous les humains désormais définis par rapport à une norme d’humanité comme tarés, handicapés, immatures, déments, bestiaux, débiles, idiots, bêtes, stupides, etc., se voyaient clas­sés dans des lieux appropriés où leur anomalie serait traitée de façon à se faire oublier.

Progressivement, on va donc voir l’humain normal, celui qui a intégré les normes d’humanité, se trouver de plus en plus gêné face à un débile, à un taré, à l’idiot du village, au délirant qui a des gestes impulsifs, face à celui qui mange ses crottes de nez sans même se rendre compte que cela « ne se fait pas », face à celle qui parle plus fort, qui ne connait pas les usages de table, qui dit « tu » au lieu de vouvoyer, qui n’a aucune pudeur, etc. Tout comme on va voir les classes dominantes de plus en plus gênées par « les façons du commun », par les manières de l’homme de la rue ou de la ménagère[7]. Gêné : c’est-à-dire que l’individu normal ou dominant ne se trouve pas simplement au-delà, ou au-dessus, de ces manières-là, il se trouve au contraire d’une façon ou d’une autre attaqué par elles. Elles le renvoient à quelque chose qui ne demande pas à se révéler, à quelque chose qui a été enfoui, caché, oublié. Ce sont des façons viles, des façons qui trahissent vraiment une imperfection d’humanité, mais ce ne sont pas de ces façons qui seraient bienvenues parce qu’elles nous permettraient de nous poser comme supérieures, comme spécimens d’humanité en contraste aboutis. Ce sont des façons inquiétantes, dégoûtantes, qui laissent planer l’incertain, l’anormal : qui sont désagréables.

C’est que dans la vision normative du monde que nous avons élaborée, les « biologiquement » humains qui ne correspondent pas, par l’apparence ou par le comportement, à ce que nous avons décrété pleinement, véritablement, essentiellement humain, se voient relégués dans une zone de virtuelle non-existence : ce ne sont pas des animaux, puisque ce sont des humains, et pourtant, ce ne sont pas des hu­mains, puisqu’ils sont autres. Ce sont donc des monstres, des in-humains, des erreurs de la Nature, dont l’existence est donc un défi angois­sant à l’ordre des choses, au classement naturel et universel des êtres. Ils n’existent plus que comme erreurs, comme anomalies, comme re­lief singulier et inquiétant, hors-catégories dont on ne sait que faire… Et, effectivement, on ne sait pas comment se comporter face à eux/elles, on ne sait pas comment réagir, on n’a pas de recette… C’est notre mode de classement des choses et des êtres qui se trouve alors menacé dans sa globalité, et on le sent bien même si on ne se le formule pas. D’où le mal-aise, le mal-être réveillé, l’inquiétude diffuse, le désir de fuir, l’impossibilité de croiser le regard.

Ce n’est pas un hasard si on croise si rarement des handicapés dans les rues ou dans les lieux publics : les réactions qu’ils suscitent chez les "normaux" ne les encouragent guère à sortir. L’exclusion sociale procède souvent en générant l’auto-exclusion. Si cette "auto-exclusion" ne fonctionnait pas si bien, peut-être notre société en viendrait-elle à des formes plus violentes d’élimination sociale.

De fait, les handicapés, comme les anormaux de tout poil se voient vite retirer le vernis d’humanité dont on les avait affublés dès lors que les conditions s’y prêtent. Le régime de Vichy n’a-t-il pas laissé mourir de faim, d’absence de médicaments et de chauffage (sans parler des mauvais traitements) quelques 40 000 handicapées dans les asiles, sous-humains qui passaient donc en dernier dans l’attribution des ti­ckets de rationnement[8]. Les nazis n’ont-ils pas essayé de les éliminer massivement, comme spécimens ratés de l’espèce ? Paradoxalement, si c’est l’humanisme nazi qui les condamnait, c’est également l’humanisme qui les a sauvés : c’est bien parce qu’ils étaient humains que les Allemands se sont mobilisés et ont fait échouer cette entreprise horrible. Aujourd’hui [en 2000], c’est l’humanisme chi­nois qui s’apprête à lancer une vaste campagne eugéniste visant à « améliorer la qualité de l’espèce »…

Derrière la peur et le malaise se nichent le mépris et la soif d’élimination. L’humanisme propage une vision hiérarchique du monde, une vision du monde en terme de supérieur ou d’inférieur, de vrai ou de faux, de normal ou de dégénéré, et n’en est hélas pas à son coup d’essai.

 

 

  Yves Bonnardel

qui, comme tant d’autres en cachette mange ses crottes de nez et se gratte souvent l’anus et les « parties honteuses ». Qui, comme tout le monde, fait des choses qui « ne se font pas ». Qui ne se sent pas vraiment humain et qui d’ailleurs refuse de revendiquer son humanité, sa « dignité humaine », trop conscient de ce que l’invocation de cette dignité implique pour tous les êtres qui ne peuvent s’en réclamer.



[1] Cf. Y. Bonnardel, Sale bête, sale nègre, sale gonzesse, in Cahiers antispéciste n°12, avril 1995, et De l’appropriation… à l’idée de Nature, in Cahiers antispécistes n°11, déc. 1994

[2] « L’homme dans son désir d’indépendance, réussit la gageure de dissocier corps et esprit : il voit dans l’esprit la transcendance de la condition humaine et fait du corps le lieu de l’aliénation naturelle. La femme lui apparaît plus aliénée : il fait d’elle le symbole de sa propre dépendance. Sur cette base, il construit deux éternels, l’un masculin et l’autre féminin, et tente de rejeter hors de lui tout ce qu’il a défini comme féminin… L’homme voit sa victoire dans sa souffrance. La nature l’attaque à travers son corps, il ne se laisse pas faire ; afin de s’en libérer, il le meurtrit. Il s’en sert comme d’un outil. Il ne l’écoute pas, il cherche à le maîtriser pour qu’il soit l’instrument de son pouvoir.… Il fait de la domination de la sexualité une des facettes de la domination de la nature. Il maîtrise, il contrôle tout ce qui vit en lui. Il ne la laisse pas se développer naturellement ; il la canalise, il la limite à son sexe. Cette sexualité que l’homme rejette, il la réserve à la femme : il fait d’elle la créature sexuelle… Son obsession est de dominer la sexualité à travers la femme, et la femme à travers la sexualité… On a vu que la base de la sexualité masculine est le refus de se laisser aller. L’homme n’accepte pas d’être passif en son corps, de laisser le plaisir se développer en lui, il faut qu’il le maîtrise et le canalise. Pour mieux se contrôler, il concentre sa sexualité sur son pénis ; il ne ressent pas tout son corps comme sensuel. Il endigue les vagues de plaisir dans leur berceau pour être sûr qu’elles ne le submergent pas… » Gisèle Fournier et Emmanuel Reynaud, La Sainte Virilité, dans la revue Questions féministes n°3, mai 1978, pp. 31 à 62.

[3] « … Cette adéquation et cette réduction à une fonction permettent à tous les théologiens détracteurs de la femme de faire l’économie d’une réflexion sur sa psychologie, de la considérer comme une force inquiétante, comme un corps qui échappe à la maîtrise d’un esprit, comme un être gouverné par ses organes, particulièrement ses organes sexuels. Etre naturel, la femme l’est tout entière, puisqu’elle est l’instrument de la continuité de la race humaine, puisqu’elle est l’élément essentiel de Nature, cette force active qui a établi et qui maintient l’ordre de l’univers. » Claude Thomasset, De la nature féminine, in Histoire des femmes, T. 2, Le Moyen Age, sous la direction de Christiane Klappisch-Zuber, Plon, 1991, p. 56

« … la femme résiste mal à sa sensualité, son esprit est faible, sa pureté constamment menacée. Au mari de la dompter, dit l’évêque Yves de Chartres, comme l’âme dompte le corps et l’homme l’animal. » Paulette L’Hermitte-Leclercq, L’Ordre féodal (XIè-XIIè siècles), in Histoire des femmes, T. 2, Le Moyen Age, sous la direction de Christiane Klappisch-Zuber, Plon, 1991, p. 232

[4] hétéro, bien sûr, bien que Candide pourrait spontanément penser que l’hétérosexualité « nous rapproche de la bête ».

[5] « La position retro ou more canino (à ne pas confondre avec la sodomie) est déclarée contre nature parce que caractéristique de l’accouplement des animaux. » Sara F. Matthews Grieco, Corps, apparence et sexualité, in Histoire des femmes, T. 3, XVIè-XVIIè siècles, sous la direction de Nathalie Zemon Davis et Arlette Farge, Plon, 1991, p. 81

[6] Norbert Élias, La civilisation des mœurs, Pocket, 1973 [1939]., 

[7] C’est jusque dans le milieu de notre siècle que l’on assiste à des tentatives de prouver scientifiquement que les prolétaires sont des sortes de sous-humains biologiques ; des tentatives similaires ont encore lieu concernant les races (noire ou arabe), les sexes (féminin), la sexualité (l’homo), et quelques autres tares. Ces tentatives semblent régresser au fur et à mesure que progresse le dogme de l’égalité biologique de tous les groupes humains : on n’est pas sûr pour autant d’y gagner en analyse…

[8] Cf. M. Lafont, L’extermination douce, éd. de l’AREFPPI, 1987.

Répondre à cet article

1277 Messages de forum